08 septembre 2011
Quelle belle balade, vraiment ! Bien calé dans mon canoë, l’Aisne m’a emmené, au gré de ses remous et au fil de ses humeurs, découvrir les imposantes églises fortifiées qui affleurent sur l’horizon au détour d’un coup de pagaie. Historiquement, ces « forts d’église » jouissent d’une richesse insoupçonnable. Elles témoignent en effet des temps tourmentés qui ont bouleversé la Thiérache, théâtre de multiples invasions et guerres. Balade paisible donc, sur des terres terriblement martyrisées par des exactions sans nom.
On connait la voiture, le train à vapeur, la roulotte à chevaux ou la bonne paire de chaussures de marche, et bien il va falloir compter désormais avec le canoë. L’embarcation offre en effet un moyen original de découvrir les richesses intérieures d’un département. En Thiérache, dans l’Aisne, il est ainsi possible et simple d’entrer dans la peau des trappeurs d’autrefois, ou des Inuits actuels. Deux heures durant, j’ai pris une leçon d’ornithologie et de botanique à ciel ouvert. Martins pêcheurs qui surgissent sur l’onde en prenant leur envol, vaches placides qui broutent en bord de rivière, nous gratifiant d’un « Meuh ! » surpris, réseau complexe de racines d’arbre à nu, siphonnant l’eau, plantes subaquatiques qui font comme des nervures vertes sur le fond de pierres brunes… Du coup, je me prends pour un des premiers explorateurs du monde, parti à bord de sa frêle embarcation dénicher de nouveaux territoires. Sauf que cette contrée n’est pas vierge. Les églises fortifiées témoignent tout du long d’un passé grouillant de vie, et de morts aussi….
Une église fortifiée, ça ne ressemble pas franchement à une église. Face à elles, j’ai l’impression de me trouver devant un édifice mutant, hybride d’une église et d’un château-fort. Et bien justement, il y a des deux dans ces bâtiments impressionnants. L’origine de ces églises remonte aux 16éme, 17éme et 18éme siècle. En ces époques tourmentées, l’Aisne, et plus particulièrement la Thiérache, est le théâtre de guerres terribles. Durant quasi l’ensemble du 16éme siècle, François 1er et Charles Quint n’ont de cesse de se livrer des querelles, qui toucheront durement la Thiérache. Les guerres civiles et religieuses marqueront encore ce siècle de leurs carnages et de leurs destructions.
De 1618 à 1648, la Guerre de 30 ans abreuve également de sang les terres de Thiérache.
Des hordes de pillards et de barbares déferlent ainsi sur cette région sacrifiée, et foulée par quasi toutes les armées d’Europe.
La population n’échappe ni aux massacres, ni aux pillages, ni aux viols. Alors, comment se défendre, et sauver sa peau, dans ses villages où les habitations n’offrent aucun système de protection ni de défense ? Les villageois se tournent alors vers les édifices les plus costauds des bourgs : leurs églises, construites pour défier le temps. Et pour parfaire leur système, ils fortifient leurs églises, pour les rendre difficilement prenables. Des clochers, l’on voit progresser l’ennemi, à l’intérieur des murs fortifiés, la population trouvent un refuge salvateur. Des meurtrières sont percées dans les remparts, des tours se dressent pour affronter l’envahisseur, des échauguettes permettent aux guetteurs de scruter l’horizon, et les nouvelles attaques. Les églises mutent ainsi en véritables places fortes, des « forts d’église », érigées pour protéger villageois et religieux. A l’intérieur, une vie s’organise durant les sièges. Les paysans y abritent leurs maigres richesses, et surtout, leur bétail, parqué là en attendant des temps plus cléments.
La Thiérache regorge donc de ces églises, paradoxal dernier rempart avant les voies du Seigneur. Je vous conseille vivement d’aller les admirer de plus près : imposantes, massives et austères, elles donnent à imaginer les efforts de survie d’une population villageoise, première victime des guerres de royaume.





